Cette pénétration profonde du sol africain par la civilisation gréco-latine nous est attestée par les ruines nombreuses et très importantes, qui, aujourd’hui encore, recouvrent le pays. Le Français l’ignorant, l’Algérien lui-même ne connaît de toutes ces villes mortes que Timgad. Or, le réseau urbain créé par Rome embrasse l’Afrique tout entière jusqu’à la limite du Sahara. C’est même dans les régions voisines des terres désertiques, que ces ruines antiques abondent le plus. Si l’on voulait se donner la peine de les exhumer, -ne fût-ce que pour remettre au jour les titres de la latinité en Afrique, -on serait étonné du foisonnement de ces villes et quelquefois de leur beauté.
M. André Servier sait parfaitement tout cela. Mais il va plus loin encore. Avec une patience et une minutie merveilleuse, il nous démontre scientifiquement que les Arabes n’ont jamais rien inventé, que l’Islam, « sécrétion du cerveau arabe », n’a rien ajouté au vieil héritage de la civilisation gréco-latine.
Une science superficielle, seule, a pu accepter sans vérification le préjugé chrétien du Moyen-Age, qui attribuait à l’Islam les sciences et les philosophies grecques que la Chrétienté ne connaissait plus. Par la suite, l’esprit sectaire a trouvé son bénéfice à confirmer et à propager cette erreur. En haine du christianisme, il a fallut faire honneur à l’Islam de ce qui est l’invention et, si l’on peut dire, la propriété personnelle des nos ancêtres intellectuels.
En prenant l’Islam depuis ses débuts jusqu’à nos jours, M. André Servier nous prouve, textes en main, que tout ce que nous croyons « arabe » ou « musulman », ou d’un terme encore plus vague, « oriental », dans les mœurs, les traditions et les coutumes africaines, dans l’art et le matériel de la vie, -tout cela, c’est du latin qui s’ignore, ou qu’on ignore - c’est du Moyen-Age arriéré ou dépassé par nous, - notre Moyen-Age que nous ne connaissons plus et que nous croyons naïvement une invention de l’Islam.
L’unique création des Arabes, c’est leur religion. Or, cette religion est le principal obstacle entre eux et nous. Dans l’intérêt de notre bonne entente avec nos sujets musulmans, nous devons donc éviter soigneusement tout ce qui peut fortifier chez eux le fanatisme religieux et, au contraire, favoriser la connaissance de tout ce qui peut nous rapprocher, - c’est-à-dire, surtout de nos traditions communes. Nous devons, certes, respecter les religions des indigènes africains. Mais c’est une erreur politique grave que de nous donner l’air d’être plus musulmans qu’eux-mêmes et de nous prosterner mystiquement devant une forme de civilisation qui est très inférieure à la nôtre, qui est manifestement arriérée et rétrograde. L’heure est trop grave pour que nous continuions ces petits jeux de dilettantes ou d’impressionnistes affaissés.
M. André Servier a dit tout cela avec autant de vérité que d’autorité et d’à-propos. Les seules réserves que je ferais se réduisent à ceci : je n’ai pas une fois aussi robuste que lui dans le progrès indéfini et continu de l’humanité, - et je crains qu’il n’ait des illusions à l’égards des Turcs qui restent la tête de l’Islam et qui sont regardés, par les autres musulmans, comme des libérateurs futurs. Mais tout cela est une question de mesure.
Je veux bien croire au progrès dans un certain sens et jusqu’à un certain point. Et je n’hésite point à accorder que les Turcs sont les plus sympathiques des Orientaux, jusqu’au jour où nous-même, par notre imprévoyance et notre sottise, leur fourniront les moyens de redevenir pour nous des ennemis avec lesquels il faudra compter.
Paris, 23 septembre 1922.
Louis BERTRAND
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