Seuls y abordèrent et y restèrent les fugitifs et les errants, toutes les épaves des vieilles civilisations.
Si l’on tente de dégager une idée générale du fatras des chroniques arabes, on parvient à classer ces familles éparses en deux groupes principaux : les Yéménites et les Moaddites [6].
Les premiers, les Aribas, des auteurs musulmans, c’est-à-dire les Arabes proprement dits, venus de l’Irak et de l’Inde, plus de deux mille ans avant notre ère, régnèrent à Babylone en 2218 et en Egypte, à la même époque, sous le nom de Pasteurs. Ils s’établirent dans le Yémen, mais ils en furent chassés plus tard et dispersés dans toute l’Arabie [7]. Les seconds, les Moustaribas des auteurs Musulmans, c’est-à-dire « les devenus arabes », étaient venus de Syrie et de Chaldée. Une fraction de ces émigrés à laquelle appartenaient les ancêtres de Mahomet, prétendait descendre d’Ismaël, fils d’Abraham. [8].
Une vive antipathie divisait ces deux groupes ethniques. Le premier avait comme centre Yathreb qui devint plus tard Médine ; le second, La Mecque. Les Yéménites, établis dans les parties fertiles, étaient sédentaires et se livraient à l’agriculture ; les Moaddites étaient, nomades, pasteurs et caravaniers.
Ce n’est là qu’une vue schématique ; en réalité, toutes ces tribus, quelle que fui leur origine, vivaient dans l’anarchie la plus complète : l’anarchie sémite [9].
Même pas de lien religieux [10] : chaque tribu avait son idole protectrice, un vague souvenir du culte des ancêtres. Ça et là, quelques tribus juives, venues de Syrie ; des tribus chrétiennes, venues (le Syrie ou d’Abyssinie ; d’autres venues de Perse, vouées au sabéisme et au manichéisme : une prodigieuse diversité de cultes et de, croyances.
Pas de gouvernement ; pas d’organisation sociale, en dehors de la famille et de la tribu.
Ni art, ni littérature, chez des individus absorbés par les soucis de la vie dangereuse : quelques rapsodies rappelant de loin les chants de nos trouvères.
Aucun autre idéal que la satisfaction des besoins immédiats ; aucun but que la poursuite de la subsistance quotidienne. Une proie, un coup de main heureux, un repas plantureux, tel était leur idéal : ce peut être celui d’un individu recroquevillé dans son égoïsme ; ce ne peut être celui d’un peuple [11].
Ces guerriers et ces pillards étaient volontiers épicuriens. Les vers des poètes de l’époque semblent inspirés d’Horace : " Jouissons du présent, car bientôt la mort nous atteindra " [12].
A quatre cents kilomètres au sud, La Mecque, située dans un creux sabloneux, au milieu de collines nues et stériles, peuplée de gens turbulents, avait tourné son activité vers l’élevage et le grand commerce des caravanes. Communiquant avec les nations maritimes par son port de Djeddah, elle était devenue le principal entrepôt de n’importe quel commerce alors existant entre les pays indiens et les pays occidentaux : Syrie, Egypte, voire Italie [15]. C’est vers elle que se dirigeaient les caravanes de l’Inde et de la Perse, chargées de produits précieux, ivoire, poudre d’or, soie, aromates.
Les gens de Yathreb, poussés par l’appât du gain, avaient bien essayé de détourner à leur profit une partie de ce trafic ; ils n’y avaient pas réussi pour trois raisons :
- D’abord, parce que les caravanes préféraient La Mecque qui, placée à une distance égale de trente jours de marche du Yémen et de la Syrie, leur permettait, soit à l’aller, soit au retour, d’hiverner dans le premier de ces pays et d’estiver dans l’autre. [16]
- Ensuite, parce que les Mekkois, gens entreprenants, n’attendaient pas les caravanes ; ils en organisaient eux-mêmes, échangeant les produits de la Syrie, de l’Egypte et de l’Abyssinie, contre ceux du bassin de l’Euphrate, de la Perse et de l’Inde. Les chameaux koreichites se chargeaient de précieux fardeaux dans les marchés de Sana et de Merab, et dans les ports d’Oman et d’Aden [17]. Les Mekkois étaient devenus les rouliers du désert, les courtiers entre les peuples, asiatiques et méditerranéens. Les gens de Yathreb, laboureurs et petits boutiquiers, étaient incapables d’un pareil effort.
- Enfin, parce que La Mecque était, depuis les époques les plus reculées, un lieu de pèlerinage ou l’on allait se prosterner dans le temple de la Kaaba, devant une pierre noire qu’on disait avoir été apportée du ciel, au temps d’Abraham, par les serviteurs du Dieu tout puissant [18]. Diodore de Sicile rapporte que la Kaaba était, du vivant de César, le temple le plus fréquenté de l’Arabie. Les Koreichites - la tribu de Mahomet - étaient même les administrateurs du temple, ce qui leur procurait des gains appréciables.
Le commerce et la religion faisaient de La Mecque un centre social important. Il en résultait pour elle une grande prospérité dont les gens de Yathreb étaient fort jaloux. Aussi détestaient-ils les Mekkois qui le leur rendaient bien. Ils les détestaient également pour leur vie licencieuse. Riches, d’esprit large, peu scrupuleux, idolâtres, ne connaissant d’autre loi que la satisfaction de leurs désirs, les Mekkois étaient des jouisseurs, dédaigneux des subtilités de la morale. Un poème de l’époque donne une idée exacte de leurs mœurs : « Dès le matin, quand tu te présenteras – dit le poète à son ami – je t’offrirai une coupe pleine de vin ; et aurais-tu déjà savouré cette liqueur à longs traits, n’importe, tu recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles jeunes gens, dont les visages brillent comme des étoiles. Chaque soir, une chanteuse, parée d’une robe rayée et d’une tunique couleur de safran, vient embellir notre société. Son vêtement est ouvert sur la gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses appas… Je me suis livré au vin et aux plaisirs ; j’ai vendu ce que je possédais, j’ai dissipé les biens que j’avais acquis moi-même et ceux dont j’avais hérité. Censeur qui blâme ma passion pour les plaisirs et les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel ? Si ta sagesse ne peut éloigner de moi l’instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour jouir avant que le trépas m’atteigne. L’homme qui a des inclinations généreuses s’abreuve à longs traits pendant sa vie. Demain, censeur rigide, quand nous mourrons l’un et l’autre, nous verrons qui de nous deux sera consumé d’une soif ardente. » [19]
Les gens de Yathreb, d’esprit étroit – l’esprit des paysans et des boutiquiers – influencés d’ailleurs par la propagande juive et chrétienne, vivaient chichement, en gagne-petit. Comparés aux riches caravaniers de la Mecque, grands brasseurs d’affaires, de conscience élastique, c’étaient de petites gens, de mœurs austères, d’habitudes régulières, de tempérament paisible et débonnaire. [20]
Les Mekkois les traitaient, avec un souverain mépris, de crasseux, de couards, d’eunuques. Rendant injure pour injure, les gens de Yathreb les appelaient bandits et voleurs de grands chemins.
La religion s’en mêlait. Les Juifs, établis à Yathreb, avaient réussi par leur prosélytisme à faire partager leurs croyances à quelques familles des Ans et des Khazdradj. Les Mekkois attachés aux vieux cultes idolâtres, non par conviction religieuse, mais par intérêt, parce que la Kaaba leur attirait des visiteurs et des clients, en profitaient pour cingler leurs adversaires de l’épithète de Juifs.
La rivalité de Yathreb et de La Mecque a une importance considérable. Au milieu du désordre général, ces deux villes représentent les deux seuls centres de la pensée arabe. Ce sont leurs querelles qui ont favorisé le développement de l’Islam et qui, plus tard, ont été pour l’Empire musulman une cause de troubles et de divisions. Si Mahomet, renié par les Mekkois, traqué, menacé de mort, n’avait pas trouvé à Yathreb un refuge et un appui, il est fort probable que sa tentative eut avorté et que son nom serait tombé dans l’oubli comme ceux de tant d’autres prophètes de la même époque.
Grâce à leur esprit d’entreprise les Mekkois ne tardèrent pas à s’enrichir. Le commerce des caravanes, doublé de celui des esclaves, rapportait gros. Ces bédouins devinrent tout d’un coup de grands seigneurs. Ils en prirent les allures.
Possédant la richesse, les Mekkois entendaient, vivre agréablement. Ils souffraient fort de l’anarchie générale à la faveur de laquelle les pillards rançonnaient les caravanes et des luttes entre tribus qui nuisaient au trafic. Aussi s’indignaient ils des actes de brigandage des bédouins et prêchaient-ils le respect du bien d’autrui. Ces anciens forbans devenaient vertueux.
Hommes d’action, les Mekkois ne se contentèrent pas de préconiser l’ordre ; ils agirent pour l’imposer. Plusieurs personnages considérables de la tribu des Koreichites, Waraca, Othman, Obeidollah, Zaïd, fils d’Amr, fondèrent dans ce but, en 595, une sorte de ligue, appelée Hilf el Fodhoul, fédération des Fodhoul.
Les Fodhoul se proposaient de combattre par tous les moyens l’anarchie nuisible au commerce et, par conséquent, a leur prospérité ; ils tentèrent d’abord de supprimer ou tout au moins d’atténuer les conflits entre tribus en instituant des trêves ou suspensions d’hostilités sous les prétextes les plus divers : Mois sacré, pèlerinage, marchés importants [21]. Ils travaillèrent même à grouper les tribus, à les fédérer eu usant de différents moyens.
Ils firent d’abord appel à ce qu’on pourrait appeler le patriotisme arabe, à la haine contre l’étranger. Dans cet ordre d’idées, un événement favorisa leurs projets. Les Abyssins, conduits par le Négus Abrahah, avaient tenté de s’emparer de La Mecque dont la richesse excitait - leurs convoitises. Les tribus de la région, ayant accepté, sous la menace du danger, de se réunir sous la direction d’Abd-el-Mottaleb, avaient repoussé l’ennemi. Celui-ci s’étant alors retourné contre le Yémen, en avait été chassé par les tribus groupées sous l’autorité d’un prince hémyarite [22].
A la nouvelle de ce dernier succès, Abd-el-Mottaleb se rendit en personne à Saana pour féliciter au nom des Koreichites le prince hémyarite. Cette démarche était significative. C’était un pacte de solidarité : c’étaient les enfants de la même patrie qui se rapprochaient et s’entendaient.
L’ennemi expulsé, les tribus avaient aussitôt repris leur liberté, mais les Fodhoul, encouragés par le succès de leur initiative, se mirent à exploiter les sentiments de xénophobie des Bédouins. Les circonstances favorisaient cette propagande, puisque les Abyssins à l’Ouest, les Grecs au Nord, les Persans à l’Est, menaçaient l’Arabie.
Les Fodhoul songèrent également, pour mieux rapprocher les tribus, à réaliser l’unité de la langue. On ne s’entend bien que lorsque l’on se comprend bien et pour se comprendre, il faut parler la même langue. Or, l’Arabie était une véritable Babel de dialectes. La trame de la langue était bien l’Arabe, mais déformé dans chaque tribu par la prononciation ou par l’usage d’expressions locales, si bien qu’un bédouin du Nedjed ne comprenait, pas celui du Hedjaz et (lue ce dernier n’était pas entendu de son semblable du Yémen [23].
Les Fodhoul utilisèrent très habilement les poètes, sorte de trouvères qui, dans chaque tribu, chantaient les exploits des guerriers et des amoureux. " Ces poètes reçurent mission de créer une langue plus générale. Leurs vers, récités partout, devaient fixer les mots destinés à représenter irrévocablement les idées ; lorsque, plusieurs familles appliquaient deux expressions différentes à la même pensée, on adoptait celle que le poète avait choisie et la langue arabe se forma peu à peu " [24].
Les Fodhoul tentèrent enfin de créer l’unité de religion : Tâche difficile. Chaque tribu idolâtre avait sa, divinité protectrice ; mais il y avait des tribus juives à Yathreb et à Khaïbar ; des tribus chrétiennes dans le Hedjaz et le Yémen ; le culte sabéen et le manichéisme comptaient des adeptes sur le littoral du golfe Persique.
Chaque tribu tenait à ses croyances. Les Fodhoul ne pouvaient songer à combattre, l’idolâtrie, puisque le temple de la Kaaba attirait à La Mecque de nombreux visiteurs. En gens fort au-dessus des croyances vulgaires, ils conçurent l’idée ingénieuse de fondre tous les cultes en un seul, de façon à satisfaire tout le monde. Ils formèrent le projet d’une sorte de religion arabe qui, respectant les vieilles coutumes des Bédouins, s’assimilerait certaines croyances sabéennes, juives et chrétiennes. C’est ainsi qu’ils adoptèrent le principe sabéen d’un dieu supérieur et l’idée messianique juive relative à la prochaine apparition d’un prophète chargé ; d’établir le règne de la justice. Comme certaines tribus prétendaient descendre d’Abraham, ils vantèrent fort ce patriarche, pour plaire aux Juifs et aux Chrétiens.
Comme on le voit, les Mekkois, à qui les voyages avaient ouvert l’esprit, étaient des gens fort habiles. En travaillant, par intérêt commercial, au rapprochement des tribus et à la fusion des croyances, ils préparèrent sans s’en douter le terrain à l’Islam. Les Fodhoul furent les précurseurs de Mahomet qui, d’ailleurs, appartenant à leur ligue, puisa sans aucun doute dans ce milieu bien des idées dont on ne s’expliquerait pas autrement la source.
[1] CAUSSIN de PERCEVAL- Essai sur l’Histoire des Arabes avant l’Islamisme.
[2] PRIDEAUX. – Vie de Mahomet
OCKLEY. – Histoire des Sarrazins.
[3] HERDER. – Idées sur la philosophie de l’Histoire p. 420.
[4] LENORMANT.- Ouvrage cité t. V, p. 337.
[5] DOZY. – Ouvrage cité p.47.
[6] SEDILLOT. – Histoire Générale des Arabes, t.1, p.24.
[7] Sylvestre de SACY. – Mémoire sur l’Histoire des Arabes avant Mahomet.
[8] KAZIMIRSKY. – Introduction à la traduction du Coran, p.3.
[9] Voir DIODORE de SICILE. – Livre II.
HERODOTE. – Livre III.
STRABON Livre 16.
DION DE CASSIUS. – Livre 53.
[10] BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 160.
[11] BURCKHARDT. – Ouvrage cité p. 41.
[12] MOALLAKA d’AMR-Ibn-Kolthoum
[13] LARROQUE.- Voyage dans la Palestine, p.110.
[14] G. SALE.- Observations historiques et critiques sur le Mahométisme, p.473.
[15] CARLYLE.- Les Héros, p.80.
[16] QOT’B EDDIN MOHAMED EL MEKKI.- Histoire de la Mecque.
[17] MASSOUDI.
[18] SEDILLOT.- Ouvrage cité, t. I, p.12.
Dr LEBON.- La civilisation des Arabes, p. 117.
[19] TARAFA.
[20] ES-SAHMOUDI.- Histoire de Médine. Traduction Wüstenfeld.
[21] AL KAZOUINI et AL SHAHRASTANI
[22] CAUSSIN de PERCEVAL.- Ouvrage cité.
SYLVESTRE de SACY.- Mémoire sur l’Histoire des Arabes.
[23] SYLVESTRE de SACY.- Histoire des Arabes avant Mahomet.
[24] SEDILLOT.- Ouvrage cité p. 44.
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La Psychologie du Musulman par André SERVIER (1923) (3/20)
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